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Anne-Marie Guillemard : aucune génération ne pourra se sauver seule

Faut-il « sacrifier » les vieux pour « sauver » les jeunes ? Ainsi posés, directement ou plus insidieusement, les termes de ce débat traversent toute la société. Est-il possible de reconstruire un véritable pacte de solidarité intergénérationnelle ? Pourquoi et comment ? Entretien avec Anne Marie Guillemard, Sociologue.

Que vous inspire le débat visant à opposer les générations ? Sauver les jeunes en sacrifiant les vieux ?

Opposer jeunes et vieux est assez fallacieux. En général, si on oppose les uns aux autres, c’est pour prendre aux uns sans donner aux autres. De fait, il n’y aurait plus d’équilibre, ni de solidarité entre les générations. Or, c’est cette solidarité qui est au cœur du vivre ensemble. Aujourd’hui, avec l’espérance de vie croissante, c’est quatre générations qui cohabitent dont trois qui travaillent. Force est de constater qu’en France, on manque singulièrement de réflexion sur la gestion de cette pyramide des âges. C’est d’ailleurs une des raisons qui favorise la division entre les retraités, qui seraient des nantis, et les jeunes, qui sont appauvris. Je pense donc que c’est un faux débat. Le cœur du problème est ailleurs. Il s’agit plutôt de savoir comment rétablir la solidarité intergénérationnelle. Il est très important de comprendre qu’en opposant ainsi les jeunes et les vieux, en stigmatisant les retraités qui seraient des privilégiés, on casse la solidarité. Or, c’est précisément sur une telle solidarité que repose l’ensemble de notre système de protection sociale. C’est un des héritages de la construction de la Sécurité sociale.

Que cache ce faux débat ?

Cette question se pose parce que la crise amplifie les inégalités entre les générations. Le moins que l’on puisse dire, c’est que peu d’attention est portée aux jeunes au moment où l’essentiel des victimes de la Covid sont les plus âgés. Le discours public a largement entretenu l’idée qu’il fallait confiner tout le monde pour protéger les personnes les plus fragiles, les plus vulnérables… Les jeunes ont donc l’impression d’être victimes d’une double peine : on les confine, on les prive de leurs études, de leur vie sociale et de leur futur pour sauver les vieux.

Ce discours public intègre-t-il la dimension économique ?

Oui, bien sûr. Surtout qu’en France, on voit le vieillissement et ses incidences d’abord comme un coût. Alors que l’allongement de la vie peut être une opportunité nouvelle. Comme depuis des années, l’accent est uniquement mis sur la réduction des dépenses publiques, notamment de santé et de protection sociale, cette vision économique est accentuée dans le contexte de crise sanitaire que nous traversons. L’équilibre est rompu. Il existe désormais un fort contraste entre des jeunes en devenir, sur lesquels on investit peu, et des vieux sans avenir, qui sont considérés comme un coût.

On célèbre cette année les 120 ans de la naissance d’Ambroise Croizat. Dans une tribune parue chez nos confrères du Monde, en juillet 2019, vous défendez l’idée qu’il est urgent de revenir à l’esprit des origines de la Sécurité sociale. Pourquoi ?

Le pacte social solidaire initié en 1945 par le Conseil national de la Résistance pose le principe que chaque génération dépend de la suivante et ne peut se sauver seule. Car ce pacte impliquait un système de dette mutuelle entre trois générations coprésentes. Aux plus âgés, était accordé un droit à la retraite et, en échange, les plus jeunes se voyaient accorder de manière stable et durable un emploi et la protection sociale qui leur correspondait pour eux et leur famille. Ainsi, était établi un système mutuellement profitable pour toutes les générations et qui équilibrait droits sociaux et obligations. C’était le principe posé par les fondateurs de la Sécurité sociale au sortir de la Seconde Guerre mondiale. Et ça a marché jusque dans les années 1980. Par exemple, le fait que le niveau de vie moyen des retraités ait rattrapé celui des actifs est un très grand succès. Le problème est que les temps ont changé. L’allongement de la durée de la vie, les suppressions massives d’emplois, notamment industriels, le chômage, la précarité ou encore l’instabilité professionnelle ont déséquilibré ce pacte implicite solidaire fondé sur la cotisation. Il faut donc refonder ce pacte de solidarité entre les générations pour maintenir la cohésion sociale et le vivre ensemble dans une société.

De quelle manière ?

Les réformes successives des retraites ont contribué au déséquilibre de cette solidarité entre les générations. En étant axées sur la seule soutenabilité financière au détriment d’une soutenabilité sociale, elles mettent à mal la légitimité de notre système de protection sociale. Sans doute faudrait-il aller vers des solutions privilégiant les parcours de vie plutôt que l’âge ? L’âge n’est plus le bon paramètre parmi d’autres pour gérer les populations. En effet, les parcours sont devenus très diversifiés. À un même âge, les gens ne sont pas dans les mêmes situations et n’ont pas forcément les mêmes besoins.

Est-il possible de concilier cette diversité de parcours avec le pacte social issu de 1945 ?

Ce pacte est plus nécessaire que jamais. Le sentiment que chaque génération a un avenir assuré est la condition du vivre ensemble. C’est ce qui crée la confiance dans un système. Or, aujourd’hui, la confiance dans la soutenabilité sociale de notre protection sociale n’existe plus. C’est très grave, car cela nous conduit au chacun pour soi. Si on ne revient pas à une logique de sécurité sociale avec un système mutuellement profitable, c’est notre démocratie qui vacille. C’est essentiel pour tous, mais d’abord pour les jeunes et leur avenir. Ils font partie de notre société et rien n’est fait pour eux. Ils sont appauvris eux aussi. Mais pas parce qu’on aurait trop donné aux vieux ! Cet argument a servi à justifier les réformes des retraites et permis aux Gouvernements successifs de réduire les pensions et la protection sociale. Nous sommes face à une abyssale fracture sociale. Construire une société pour tous les âges passe par la restauration de la solidarité intergénérationnelle équilibrée. Cela veut dire mettre en œuvre des politiques volontaristes de l’emploi, du travail, de la formation pour redistribuer les chances d’activité entre les générations et fluidifier les transitions tout au long de la vie. Ainsi, l’avenir de tous pourrait être assuré et le vivre ensemble rétabli. C’est un enjeu majeur.

Entretien réalisé par Michel Scheidt pour Vie nouvelle

 

 

 

Anne-Marie Guillemard est sociologue. Professeur émérite des universités à Paris Descartes-Sorbonne et chercheur au Centre d'étude des mouvements sociaux à l’École des hautes études en sciences sociales à Paris (EHESS). Auteure de nombreux ouvrages, elle a notamment publié une étude, avec Elena Mascova, Allongement de la vie, Quels défis? Quelles politiques ?, aux éditions La Découverte, en décembre 2017.

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