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Escale gourmande



Pour Valentine et Valentin (n°155)

S’échanger des mots doux et des fleurs, des roses de préférence et rouges de surcroît, est l’apanage de la Saint Valentin! Il s’agit ce jour-là de fêter Cupidon, ce petit diablotin, fils de la belle Vénus, décochant coquinement les flèches du désir…

À compulser les vieux livres, cette libertine coutume, devenue il est vrai largement commerciale, trouverait son origine chez ces fripons de Grecs! Au sortir de l’hiver, quand les oiseaux se mettaient à roucouler, de dionysiaques fêtes étaient organisées. On y louait l’union de la jalouse Héra et de son volage Zeus. On sollicitait surtout la déesse des noces, gardienne de la fécondité… Les Romains amplifièrent ce rituel. Au pied du mont Palatin, là où Remus et Romulus auraient tété la louve, les gardiens du temple célébraient un inquiétant personnage. Il s’agissait de Faunus, dit aussi Lupercus, que d’autres nommaient Pan. Affublée de cornes et de pattes de chèvre, cette rustique divinité était censée protéger les récoltes, défendre les bergers ainsi que leurs troupeaux et surtout assurer l’indispensable fertilité! Après avoir, en son honneur, défloré une vierge, qu’ils prétendaient consentante, les prêtres sacrifiaient de mâles animaux, puis couraient nus dans la cité. Armés de lanières en peau de boucs, ils fouettaient les dames rencontrées, à seule fin de les rendre fécondes… Sous la houlette de Junon, déesse des femmes et du mariage, ces Lupercales donnaient également lieu à de singulières loteries. Sur un bout de parchemin, les jeunes filles inscrivaient leur nom et le glissaient dans l’urne. Chaque garçon piochait le nom de celle qui allait partager ses érotiques jeux toute l’année durant, parfois du reste toute la vie par le biais du mariage!


Qui était Saint Valentin?


Jugeant ces pratiques, mêlant joyeusement jus de la treille et sexe, aussi perverses que licencieuses, le pape Gélase 1er les frappa d’interdit, comme le firent d’ailleurs la plupart des souverains pontifes s’efforçant d’expurger les vieux rites païens. Pour éviter une révolte, il leur substitua ce qui allait devenir la fameuse Chandeleur, une fête autour de la lumière, bien chrétienne celle-là, mêlant purification, fécondité, prospérité. Histoire d’en rajouter, un certain Valentin, moine de son état, auteur d’un miracle et décapité le 14 février, fut canonisé et élevé au rang de saint patron des amoureux… L’influence de Satan et de ses « œuvres de la chair » était censée en avoir pris un rude coup!


Las, ce diable de Charles d’Orléans se mit à adresser, à cette même date, de la Tour de Londres où il était prisonnier des Anglais, de licencieux mots doux à la pulpeuse Marie de Clèves! Plus d’un siècle plus tard, sous la plume de l’illustre Shakespeare, la ravissante Ophelia chantera son amour à Hamlet: « Me voici, vierge, à votre fenêtre/Pour être votre Valentine/Alors, il se leva et mit ses habits/Et ouvrit la porte de sa chambre/Et vierge elle y entra/et puis jamais vierge elle n’en sortit. »


Aphrodite et ses philtres d’amour


C’est sûrement ainsi que chaque 14 février demoiselles et damoiseaux eurent droit de s’engager sur le chemin des jouissances… Mais oublions l’histoire. Après tout, les fléchettes décochées par le fiston de la chaude Aphrodite ne sont nullement réservées aux novices. Lorsque Eros pénètre sur la scène, l’âge importe peu! Laissons nous donc, nous aussi, gagner par le péché en mettant de côté les vertueuses manières. Les plaisirs gustatifs se faisant l’antichambre idéale d’autres jouissances, cette galante soirée pourrait en appeler à ces mets que l’on dit aphrodisiaques. Ils vont du gingembre au céleri, de la muscade à la girofle, de la vanille à la coriandre, du paprika aux rognons blancs, de la cannelle curry ou du ginseng au safran, en passant par les artichauts, les grenades dont abusait Aphrodite pour ses philtres d’amour, le chocolat bien sûr, à l’égal de la truffe, sans oublier le champagne et les huîtres qualifiées « d’aiguillon de l’esprit et de l’amour » par Giacomo Casanova!


Sur une belle table, avec bougeoirs et bouquets, de fines bulles ouvriront l’appétit! Elles précèderont la douzaine de belons ou de pousses en claires droit venues de Marennes, les saint-jacques à peine câlinées par une crème toute légère avec pistils de safran, le soufflé d’écrevisses aux épices, les crevettes au gingembre ou la terrine de foie gras d’oie. Pourraient suivre le charmant pigeonneau travaillé avec dattes et kumquats, le petit curry d’agneau, les rognons au madère ou les animelles au jurançon, le filet de boeuf Rossini ou les aiguillettes de canard au miel de bruyère et au vinaigre balsamique. On oserait terminer, juste avant les sensuelles étreintes, par un mignon gratin de poires et de fruits exotiques, par un sorbet au jasmin ou à la cardamome et plus encore par un dessert au chocolat bien noir, servi chaud avec notes de vanille et pointe de cannelle. Bon appétit et tendre nuit…

Jacques Teyssier
Email : vienouvelle@ucr.cgt.fr