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Fatalité technologique ?

Faut-il se réjouir ou s’inquiéter de l’envahissement des technologies numériques dans notre activité et dans notre vie quotidienne ? Nous avons sollicité l’avis de Pierre Musso, philosophe de formation, docteur en sciences politiques, professeur et chercheur en Sciences de l’information et de la communication.

Pour caractériser les effets du déploiement des technologies numériques dans nos sociétés, vous n’hésitez pas à parler de mutation anthropologique. En quoi ces technologies bouleversent-elles la place des hommes et des femmes dans la société et leurs rapports entre eux ?

Pierre Musso : Les technologies dites « numériques » sont essentiellement des ordinateurs connectés par des réseaux de télécommunications. Désormais la moitié de l’humanité accepte de porter en permanence un ordinateur tel que le smartphone. Cela permet de « technologiser le corps » offrant des opportunités multiples de connexion à des services et des rencontres, mais aussi de surveiller les utilisateurs et de contrôler l’attention des consommateurs. Cela entraîne une multiplication des échanges entre personnes, mais ce sont des relations « technologisées » (sms, vidéo, images) modifiant profondément le lien social lui-même. La vie quotidienne, le travail, les relations interindividuelles sont ainsi transformées par cette « technologisation » croissante de la société.

Quelles réponses faut-il apporter à ce qu’on a appelé la fracture numérique ?

Pierre Musso : La « fracture numérique », c’est-à-dire les inégalités d’accès aux technologies et aux services, appelle une politique publique multiforme : une offre de service public permettant l’exercice du droit à la communication pour tous, à commencer par une couverture de tout le territoire national et européen en réseaux haut débit.

Mais il faut aussi développer une offre gratuite de logiciels pour les services collectifs (éducation, santé, assistance) : le portail « service-public.fr » est un exemple utile. Un effort majeur devrait être fait pour la formation de tous à l’usage des technologies, non seulement à l’école, mais aussi en formation continue ou pour les personnes à domicile, par exemple. Il y a là un chantier immense d’offre de services aux personnes, d’assistance technique et de formation que les collectivités publiques doivent investir et ne pas abandonner au seul marché.

Le contexte dans lequel s’opèrent ces mutations n’est pas neutre, c’est une logique économique libérale qui structure le développement de ces technologies. Y a-t-il une alternative ?

Pierre Musso : La mutation numérique est confondue avec la déréglementation : elle sert même souvent de prétexte pour justifier des choix de politique publique. Il faudrait « s’adapter » à une prétendue fatalité technologique. Les techniques résultent de choix de société et ne sont nullement des objets « neutres » : le financement et le choix des programmes de recherche est de ce point de vue déterminant.

Si la France et l’Europe n’investissent pas assez dans ce domaine et selon une vision propre, elles sont condamnées à importer des technologies venues des Etats-Unis et avec elles, des usages et les modes de régulation associés. Une régulation multinationale de l’internet sous l’égide de l’ONU visant un service public universel est indispensable. Une des alternatives majeures serait le développement d’une puissante industrie européenne de l’ensemble de la filière informatique, libérée du dogme néo-libéral anglo-saxon, source d’une guerre fratricide entre les industriels européens, au profi t d’une coopération entre services publics, opérateurs et industriels.

Une étude américaine prophétise la disparition de 50 % des emplois dans quelques décennies. Dans un pays miné par le chômage comme l’est la France, on comprend que cela effraye. Jusqu’à quel point faut-il s’en inquiéter ?

Pierre Musso : À chaque mutation technologique, des emplois disparaissent, une majorité d’entre eux se transforment et de nouveaux apparaissent. Il faut investir massivement dans l’éducation et la formation professionnelle pour accompagner cette mutation. L’École gratuite de Jules Ferry a ainsi permis d’absorber la mécanisation de l’industrie. Aujourd’hui, de nombreux nouveaux emplois peuvent être développés dans les services, notamment les services à la personne, dans la santé, la sécurité, l’assistance, etc. Là encore, ce sont des choix de société et non une quelconque fatalité technologique : aider les êtres humains, les « agrandir » comme disait Bergson, ou subir des choix industriels présentés comme des fatalités.

La déréglementation du travail avec la Loi Travail s’est nourrie de cette idée que la « révolution numérique » rendait inéluctable une réduction des droits collectifs des salariés. Qu’en pensez-vous ?

Pierre Musso : Je préfère nommer la mutation technologique actuelle « l’informatisation » de la société plutôt que la « révolution numérique » qui tend à nous enfermer dans une vision fataliste du monde. La technique est-elle « révolutionnaire » en elle-même ? De nombreuses sociétés et civilisations ne raisonnent pas ainsi.

C’est la vision occidentale du monde qui a instauré ce mythe au XIXe siècle : il serait temps de s’en libérer à l’heure de la mondialisation et de l’épuisement des ressources de la planète. Dans le processus actuel d’informatisation, toutes les fonctions socio-économiques de médiation sont transformées au profit de plateformes d’interconnexion dites « numériques » : Uber en est un exemple parmi d’autres. Mais rien n’oblige à associer ces plateformes à la précarisation des prestataires de services associés, comme on le voit pour les livreurs. Ce devrait être aussi un travail salarié et protégé. Une régulation européenne et nationale est indispensable. Sinon le risque est grand non seulement d’une déréglementation généralisée de l’industrie et du travail au nom de la « libre concurrence », mais aussi d’un délitement accru du lien social.

C’est pourquoi il faudrait multiplier les plateformes numériques de service public et d’intérêt général. Beaucoup d’associations le font déjà, il faut les aider, mais les collectivités publiques devraient s’y employer beaucoup plus. Là aussi il y a un gisement d’innovation et de création d’emplois utiles.

Entretien réalisé par Pascal Santoni

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